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Written by Asso Amelior

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Country France

octobre 28, 2014


Les marchés des biffins : une solution, pas un problème !
Written by Asso Amelior. amelior.canalblog.com. 10/11/2014

biffins-press release

À la rentrée2014, la ville de Bagnolet a été le théâtre d’une crise qui attire les médias et préoccupe sa population : le regain de l’envahissement chaotique de l’espace public par environ 500 biffins sans place et leurs milliers d’acheteurs, contraints de vendre et d’acheter « à la sauvette », dans le cadre de marchés inorganisés, leurs marchandises de récupération.

Marchés à la sauvette qui ne datent pas d’hier, puis que les abords des puces de Montreuil, mais aussi dePorte de Vanves ou de Porte Montmartre attirent depuis de nombreuses années despersonnes déshéritées, qui tentent d’y vendre, régulièrement ou occasionnellement, ce qu’ils possèdent ou ont glané. Cette activité, la biffe,qui peut aussi bien être un expédient qu’un véritable métier, est cependantinterdite, ou plutôt empêchée : dans la mesure où ces personnes n’ont pasaccès, comme n’importe quel pucier, brocanteur ou locataire de place sur unvide grenier, à une place pour vendre, elles sont contraintes de s’installer endes lieux inappropriés. Loin de chercher à régulariser cette activité spontanée de personnes exclues, et donc à pacifier ces zones en créant de l’emploi, les mairies concernées ont tenté de réprimer le phénomène depuis de nombreuses années : la police chasse, arrête, confisque sans inventaire et détruitles marchandises des biffins sans place depuis maintenant dix ans. Et, dans lemême temps, les marchés à la sauvette, loin de disparaître, se sont multipliés(à Belleville-Couronnes, à Barbès-La Chapelle…), et la fréquence en a augmenté(on vend le mardi et vendredi à Belleville, les mercredi et samedi à Barbès, levendredi aux portes Montreuil et Montmartre, de jour mais aussi de nuit).

Au mois de février 2014, une nouvelle étape a été franchie dans le renforcement de cette politique répressive, avecla création de la ZSP à porte Montreuil. Mesure-phare de cette politique : enaoût 2014, il a été décidé de fermer purement et simplement la rue (passerelleLucien Lambeau). D’où le déplacement immédiat des vendeurs vers la communefrontalière de Bagnolet, de la passerelle Lucien Lambeau au square EugèneVarlin, le long des fenêtres de la CNAM, et sur le parking des puces les joursoù celles-ci n’ont pas lieu, mais où les biffins viennent vendre désormais. Onpasse ainsi d’un lieu inadapté et interdit à un autre – simple glissement quioccasionne, au gré des intervention des forces policières, des mouvements defoule, des scènes de harcèlement, l’abandon de nombreuses marchandises au sol…Rendant sales et impraticables les équipements publics, et particulièrementpénibles la vie et le travail dans ces espaces. Dès septembre, des riverains deBagnolet résidant au quartier des Coutures manifestaient pour dénoncer le« malaise et l’insécurité » des lieux, et demander « des CRScontre les vendeurs à la sauvette ». L’élargissement de la ZSP à leurcommune leur a ainsi été accordé. Le 11 octobre, c’est au tour de riverains du20ème, accompagnés d’élus locaux, de se rassembler pour exprimer le mêmeras-le-bol. Au même moment, certains articles sur cette crise[1]ont fait du manque de moyens financiers à investir dans la répression laprincipale cause de cette crise à Bagnolet.

Bref, on a à nouveau réagi dansle même sens, prôné la même politique répressive – alors même que, à Bagnolet,on en subissait les conséquences néfastes. Submergée par les flux générés parle XXe, la ville n’a eu d’autre solution que de demander les moyens de pouvoir,à son tour, déplacer le problème, et reporter son traitement dans le temps.C’est ainsi que le jeu du chat et de la souris se remet en place…

Les biffins chassés de la zonedes puces de Montreuil refluent en ce moment vers d’autres zones du XXe (comme ci-contre, à Belleville) ou du XVIIIe (Barbès, porte Montmartre). Contraints de vendre dans des espaces déjà saturés et donc d’autant plus chaotiques, à des horaires plus discrètes ou plus fréquentes (le mardi, et même la nuit…), ils subissent un regain de précarisation. Le problème a été simplement déplacé, une fois de plus,comme tout au long de la précédente mandature. En 2006 et 2010, les riverainsmanifestaient déjà à Bagnolet et dans le 20e, et les biffinss’associaient déjà pour demander leurs droits (Sauve-qui-peut, Collectif desoutien aux biffins sans place…). Quand sortira-t-on de ce cercle vicieux ?

Le maintien de cette ligne répressive, l’absence de courage politique et de volonté dechangement, est une attitude irresponsable qui, loin de résoudre le problème, l’aggrave. En effet, la répression ajoute aux souffrances des biffins(arrestations, harcèlement, saisie de leurs marchandises) et, en augmentantleur précarité, augmente leur besoin de vendre et leur exposition àl’exploitation. Elle ajoute aussi aux souffrances des riverains et descommerçants (saleté, espaces saturés, fermés ou bouclés par la police, scènesde violences permanentes), ainsi qu’aux tensions politiques et aux inégalitésterritoriales (les communes de l’Est parisien et francilien ne sont-elles pascensées travailler « ensemble » dans le Grand Paris, et non les unescontre les autres, se renvoyant la balle indéfiniment ?)

Or les nuisances occasionnées par les marchés à lasauvette et leur répression cesseraient, si ceux-ci faisaient l’objet d’unvéritable travail d’organisation et de régulation – si ceux-ci cessaient,précisément, d’être « à la sauvette ». Si, comme les biffinsrécupérateurs-vendeurs le demandent depuis de nombreuses années, des lieux leurétaient attribués, où chacun aurait sa place ; où la présence depoubelles, de toilettes et des services de propreté municipaux permettrait detenir les lieux propres ; où les marchandises pourraient être vérifiées pouréviter la confusion fallacieuse entre biffe et recel ; où l’encadrementpar des professionnels du métier de la biffe et des travailleurs sociauxpermettrait aux biffins de mieux gérer leur activité et leurs éventuelsproblèmes personnels. Autrement dit, si les biffins jouissaient des mêmesdroits que tous les autres acteurs économiques, comme sur les autres types demarchés organisés (alimentaires, brocante, vide-greniers…) S’ils jouissaient, àvrai dire, des mêmes droits que tous les citoyens, dont les diverses activités,économiques ou non, sont régulées afin de ne pas porter préjudice aux autrescitoyens.

S’il n’y avait des lieux réservésaux marchés alimentaires, et un service de nettoyage municipal après chaquemarché, les tonnes de marchandises et de détritus que cette activité génère seraient répandues chaotiquement sur l’espace public. Pourtant, qui songerait à interdire la vente de produits alimentaires, plutôt qu’à en organiser sainementl’activité ? S’il n’y avait de squares pour enfants où ceux-ci peuvent jouersans créer de nuisances sonores, sans envahir la chaussée et mettre en dangerleur vie ainsi que celle des autres, songerait-on à leur interdire de jouer,plutôt qu’à remettre en question l’aménagement urbain et la politique dela ville?

Ce travail de répartition et d’organisation des activités sur l’espace public, pour le bien et l’égalité de ses acteurs, c’est le travail politique même, c’est celui de nos élus. C’est ce travail qu’ils ne font toujours pas pour les biffins, alors même qu’ils reconnaissent qu’il faut promouvoir la « création d’espaces devente régulés » (Missika), des « espaces dans tout Paris »(Mées), « en accord avec les associations », afin que cesse cette« chasse aux pauvres » (Simmonet). Au dernier Conseil de Paris, dontsont issues ces citations, élus Verts, PG, PS et exécutif convenaient de cettenécessité d’ouvrir des « espaces régulés », pour proposer des« solutions concrètes » « aux parisiens et aux biffins »(Missika). Or, concrètement, c’est à l’extension de la ZSP, au déplacement desbiffins, que l’on assiste de nouveau aujourd’hui ; va-t-on continuer àleur dénier le droit à la ville, au travail, à la sécurité ? À maintenir l’activité de personnes déjà précaires dans la précarité ? Commentpeut-on, lorsque l’on note, comme Mme Calandra à ce même Conseil, que « cen’est pas une vie » que de vendre dans ces conditions, ne pas proposer demeilleures conditions – alors même que l’on reconnaît aussi que le sujetest débattu « depuis 2009 » ?

L’organisation des marchés des biffins est possible et elle existe. C’est le cas au Carré des biffins à Porte Montmartre, géré par l’association Aurore depuis 2009; à L’espace de produits issus de la récupération à Porte Didot depuis 2010 ; au marché StMichel à Bordeaux, géré par SOS Broc sans stress ; au Marché des biffins, géré par AMELIOR à Montreuil depuis 2013. Sur ce terrain, notre association n’a à déplorer aucun problème d’insécurité ou de malpropreté ; il convient aux biffins comme aux acheteurs sans être à proximité des Puces, et réalise un important recyclage par le marché de l’occasion. Ces marchés ont démontré parle fait qu’il est possible de s’organiser sainement ; leur nombre estcependant trop limité pour satisfaire à la demande, et leur multiplication est nécessaire.

C’est donc le moment de sortir dece cercle vicieux qui tourne depuis tant d’années : de se tourner vers l’organisation de marchés des biffins, plutôt que de renforcer leur répression.De même que les communes réservent des espaces et des horaires pour des marchésalimentaires, des vide-greniers, des brocantes, appréciés par les riverains,elles peuvent organiser des marchés des biffins, qui apportent un service deproximité et une animation de l’espace public tout à fait appréciés lorsqu’ilssont distingués des nuisances de ces marchés à la sauvette que génèrent lespolitiques répressives.

Outre ces raisons de sécurité et de tranquillité publique, de bien-vivre ensemble, il faut aussi voir que ces marchés des biffins créent de la richesse, réduisent les déchets à la source et renforcent la solidarité en mettant des biens peuchers sur le marché de l’occasion. Ce sont, typiquement, des « emplois verts », favorisant l’inclusion et l’économie circulaire à une échelle locale. On tient là, non seulement le moyen de résoudre des problèmes locaux depuis trop longtemps exacerbés, mais également de répondre à des défis économiques et environnementaux majeurs pour notre temps. Les marchés des biffins ne sont pas seulement un problème que l’on peut résoudre, à condition de distinguer répression et organisation. Il sont une véritable chance pour l’économie, la solidarité, l’écologie.